Sortie: 22 Septembre 2009

Label: Rhymesayers Entertainment/Warner Music Group

Producteur: Ant

Alors que le hip-hop de ce troisième millénaire s’égare dans les miasmes de la médiocrité et du matérialisme abrutissant, une poignée d’activistes persistent à lui donner de la consistance en opposant leur vérité et leur engagement à ce trop-plein d’inauthenticité. Brother Ali est de ceux-là. Pas le genre de MC’s a parader dans des vidéos flute de champagne à la main  au bras d’une amazone à grosse poitrine. Pas non plus du style à ne se préoccuper que de son business et des produits dérivés à son nom. rien de tout cela. Il n’a rien d’autre à nous offrir que le cauchemar américain dans toute son expression et étaler la laideur de l’envers du décor. Il faut dire qu’il le connait bien pour l’avoir côtoyé une longue période de sa vie. Né albinos, il a été toute sa vie confronté au racisme de chacune des deux races. Il a de plus un passé de sdf et a été amené à vivre dans la rue un moment. La misère et la ségrégation il connait, peut-être mieux que personne. Le rapper d’exception qu’il est à présent devenu force l’admiration par sa fidélité à la maison qui l’a fait j’ai nommé le label underground Rhymesayers. Mieux il reste fidèle au duo Atmosphere, notamment le producteur Ant, concepteur musical de tous ses projets.
Le moins que l’on puisse dire est qu’on attendait avec impatience le successeur du monumental The Undisputed Truth qui avait marqué l’année 2007. Si beaucoup ont espéré qu’il reprenne les choses là où il les avaient laissées (musicalement s’entend) il n’en est rien. Pour faire la transition entre ses deux LPs, il s’est fendu d’un EP intitulé The Truth Is Here sorti un peu plus tôt dans l’année (en mars 2009). Si le contenu de cette sortie est resté impeccable, certains ont moins apprécié les instrumentaux d’Ant. C’est pourtant dans cette lignée que s’inscrivent ceux de ce Us. Honnêtement on ne peut pas reprocher grand-chose à ce disque qui est magistralement produit sans tomber dans le monotone. On navigue aux confins de la soul et du blues pour au final avoir droit à seize titres plutôt variés. Un bon point déjà. Pour le reste Brother Ali reste fidèle à lui-même, ne pouvant s’empêcher de prêcher (l’album a d’ailleurs failli s’appeler Street Preacher). Toutes choses qui ne manqueront pas d’exaspérer certains peu enclins à supporter les donneurs de leçons. Mais c’est objectivement l’une des seules raisons de ne pas apprécier cet album, vu que pour le reste Brother Ali impressionne comme toujours avec un disque pour lequel le qualificatif conscient s’avère être un euphémisme.
L’album démarre sur des chapeaux de roues avec un apparition express de Chuck D en maître de cérémonie de luxe. Après cette introduction de choix, Ali peut déballer son arsenal lyrical et ses textes intelligents. Son art et sa science de la rime sont comme d’accoutumée entièrement mises au service du fond. Il reprend son habit d’imprécateur dès le premier titre The Preacher, mise en bouche résumant parfaitement le contenu du disque. Comme toujours il nous gratifie de textes sublimes savamment narrés. L’excellent The Travelers en est le plus parfait exemple. Desservie par une production entrainante grâce à la touche d’exotisme apportée par un xylophone, Brother Ali signe un texte stupéfiant de sincérité sur le racisme et l’esclavage. Surement un des plus poignants du genre. Pour le reste les tares de l’Amérique sont passées au crible de sa plume: racisme, communautarisme, esclavagisme, homophobie, bêtise humaine, aucun sujet ne lui fait peur. Il n’hésite pas à nous parler de viol sur le très dur Babygirl à la production aussi relaxante que la gravité du texte. Une prose qui fait froid dans le dos tant elle est empreinte de réalisme. Autre moment fort le poignant storytelling Tight Rope sur lequel il incarne un nouveau personnage à chacun de ses couplets. Tour à tour réfugiée de guerre, enfant de parents divorcés et homosexuel, il illustre parfaitement ce pamphlet contre l’intolérance en faisant appel à sa propre expérience de rejeté. D’autres titres forts comme Breakin Dawn ou Slippin Away (titre plus personnel ou il évoque ses amis d’enfance) font de cet opus un pur moment de conscious rap.
Mais notre prêcheur sait également s’évader et nous gratifie de titres moins oppressants. On apprécie ainsi quand il nous parle d’amour en fin d’album sur le sublime You Say (Puppy Love). On se laisse également conquérir par l’entrainant Fresh Air où il nous communique sa joie de vivre en évoquant sa vie de famille. Il reste tout aussi efficace quand il part dans un registre un peu moins engagé, prouvant qu’il a beau ne pas être le meilleur MC de tous les temps, il est tout de même capable d’exploits au micro. Il fait plus que se défendre sur la tuerie Best@It face aux deux casseurs de micro Freeway et Joell Ortiz rares invités de cet album. Il part même dans un délire Icecubesque sur Bad Mufucker Pt. 2 (Cube est l’une de ses références) plutôt convaincant. Il brille tout autant sur Round Here ou encore Games.
Pour résumer, Brother Ali continue sur sa lancée en signant un disque de qualité comme toujours. Il n’y a absolument rien à jeter sur cet album qui s’impose comme l’un des meilleurs de ces dernières années. Contenu de haute tenue, productions de qualité, rimes aiguisées, invités au niveau. Toutes les conditions du bon album sont remplies. Après certains trouveront son discours trop moraliste et redondant mais c’est chipoter. Disque à écouter et à posséder.

18/20

Tracklist

  1. « Brothers and Sisters » – 1:28
  2. « The Preacher » – 3:23
  3. « Crown Jewel » – 3:57
  4. « House Keys » – 2:42
  5. « Fresh Air » – 4:42
  6. « Tight Rope » – 3:36
  7. « Breakin’ Dawn » – 4:38
  8. « The Travelers » – 5:18
  9. « Babygirl » – 4:34
  10. « Round Here » – 3:55
  11. « Bad Mufucker Pt. 2″ – 3:35
  12. « Best @it » – 4:24
  13. « Games » – 3:44
  14. « Slippin’ Away » – 4:59
  15. « You Say (Puppy Love) » – 4:17
  16. « Us » – 2:44
    • Featuring Stokley Williams
 

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