Kanye West-My Beautiful Dark Twisted Fantasy

By on 31 janvier 2011

Il va sans dire que la sortie de chaque nouveau projet de Kanye West est un évènement. L’omniprésence médiatique du bonhomme aidant, il lui suffit de lâcher quelques mots au sujet de ses nouvelles lubies pour secouer tout le microcosme people. On en est presque venus à oublier qu’il est originellement un artiste hip-hop et que c’est sur ce terrain qu’il est attendu. L’intéressé en est d’ailleurs parfaitement conscient. Échaudé à juste titre par une critique assassine ayant descendu en flammes son projet 808’s & Heartbreak et raillé suite à l’affaire Taylor Swift, Kanye se sait attendu. Fin calculateur, Ye se lance donc dans un grand cirque médiatique à coups de déclarations tapageuses et d’effets d’annonce grandiloquents. Ainsi il annonce vouloir revenir au hip-hop pour ce qui sera son cinquième album provisoirement baptisé A Good Ass Job. Des collaborations avec DJ Premier, RZA et Pete Rock sont entre autres annoncées. Pas de quoi rendre moins dubitatif au vu des limites flowistiques de l’ourson mais tout de même suffisant pour pousser les hip-hop heads à s’intéresser de nouveau à lui. Après tout là était l’essentiel. Le premier extrait de l’album Power a même le mérite de séduire bon nombre d’auditeurs allergiques à sa musique depuis Graduation. Ce qu’il ne faut cependant pas oublier est que Kanye est avant tout une icône pop et people depuis quelques années. A ce titre il n’est donc pas surprenant de le voir œuvrer pour contenter le grand public. Malheureusement See Me Now (qui convie Beyoncé, Charlie Wilson et le new comer Big Sean) ne trouve pas son public et finira comme bonus track itunes. Mais qu’importe, Ye a déjà sa parade pour relancer la machine. Solutions: Encore plus de présence dans la presse et du teasing cinq étoiles matérialisé par une série de leaks hebdomadaires, les GOOD Fridays. Juste ce qu’il faut pour agiter la blogosphère, le web et une presse de moins en moins objective à son sujet. Il n’en restera cependant pas là et parachèvera cette campagne de promotion tous azimuts en réalisant un court-métrage (dans lequel on pouvait entendre des extraits de tous les titres du disque) et en lançant une fausse polémique au sujet de la pochette de son album rebaptisé My Beautiful Dark Twisted Fantasy. Entre supputations au sujet de la pochette définitive du disque et de la tracklist il prend tout de même le temps de livrer deux nouveaux singles (Runaway et Monster), de se mettre la presse et le grand public dans la poche et de préparer au mieux le lancement de son album. Toute cette agitation portera d’ailleurs ses fruits, le disque ayant reçu un excellent accueil commercial et les faveurs d’une presse généraliste dithyrambique le présentant comme l’un des disques les plus novateurs du moment (excusez du peu!).

Ce qui nous intéresse nous auditeurs de la première heure c’est la valeur intrinsèque de cet opus hip-hopement parlant. Aura t’on droit à une merveille du niveau de Late Registration ou alors une catastrophe faussement pop à l’image de 808’s & Heartbreak? L’écoute préliminaire n’apportera que peu de réponses. Si l’ensemble s’avère plus que bien produit (un minimum pour un disque de producteur), le teasing trop intense et les innombrables fuites ont considérablement nui à l’appréciation globale du disque (Presque tout l’album était déjà connu). Ainsi des titres comme Power et So Appaled laissent totalement de marbre à force d’avoir été entendus. Autre écueil, le disque est empreint de longueurs plus que dispensables qui finissent par ennuyer l’auditeur. Que Kanye aie voulu nous montrer l’étendue du potentiel instrumental du disque, ok. Mais cela n’excuse pas la rallonge totalement inutile de Runaway (une séquence auto-tunée juste bonne à renflouer les caisses des ORLs). Même constat, plus nuancé toutefois pour le discours sans intérêt placé en fin de Blame Game. On pourrait ranger dans le même giron la trop longue démonstration instrumentale entre les couplets de Ye et celui de Rick Ross (en dépit de la bonne teneur de ce titre). Une faiblesse déjà présente sur 808’s & Heartbreak et dont la répétition laisse supposer que notre prétentieux de service n’a que faire des avis négatifs. Même si ces titres à rallonge ont plus tendance à faire déprécier l’ensemble qu’autre chose. Il ne s’agit cependant pas des seules fausses notes instrumentales de cet album pour lequel Kanye semble avoir clairement privilégié le clinquant au détriment de la simplicité. Résultat une impression de surcharge instrumentale plane tout au long des écoutes. Un peu moins de sonorités aurait été bienvenue. Là on a plus affaire à un assemblage hétéroclite de sons. Malheureusement entre séquences synthés de mauvais aloi et autres riffs de guitare incongrus, on a la sale impression que Kanye essaie d’impressionner son monde en tentant de se rassurer lui-même sur ses capacités de producteurs (comme s’il en avait besoin), quitte à sombrer dans l’ostentatoire (marque de fabrique de Kanye l’homme depuis quelques années). Pour utiliser une image un peu simplette l’aspect musical de ce disque passe ainsi de belle ingénue à poufiasse maquillée comme une voiture volée.Passons sur l’habituelle guest list à rallonge (un classique pour les disques de Ye) et les limites microphoniques de l’intéressé.

Une écoute plus attentive laisse cependant un peu moins sceptique. S’il s’avère assez plaisant avec quelques mélodies capables de parasiter les esprits récalcitrants en moins de deux écoutes, laissant augurer d’un disque qui aurait tendance à se bonifier avec le temps, c’est plutôt l’effet inverse qui se produit au final. Il est bien sur acquis que tout projet siglé Kanye West est avant tout calibré pour dominer les charts, mais cette fois cet objectif est beaucoup trop voyant. Derrière un aspect faussement homogène se cache pas mal de titres creux dont la durée de vie n’excède pas la dizaine d’écoutes. Bien sur Kanye a bien fait ce qu’il pouvait pour les rendre attrayants mais passé l’effet de surprise et l’euphorie de la découverte (quoique..) force est de reconnaitre que l’attrait pour ces sons est minime. Gorgeous en est l’exemple le plus patent. L’effet « table d’écoute » sur les couplets est vite gonflant, tout comme la performance en tous points médiocre d’un Raekwon comme on le déteste. Il ne faut bien sur pas compter sur ye pour donner plus de relief à ce titre. Carton rouge également au vomitif All Of The Lights sur lequel Fergie ne sert qu’à donner une raison de plus de rejoindre le camp des haters de Black Eyed Peas (je devrais me flageller pour avoir oser prononcer leur nom). Kanye s’y montre plus catastrophique que le bilan comptable des années Domenech. Sans doute que ce titre trouvera toute son utilité en Corée du Nord comme instrument de torture discount. Autres sons peu enjoués le trop convenu Blame Game et un Lost In The World sans aucun intérêt (sauf conforter les partisans d’un éclectisme béat et limite simpliste). Une belle brochette de titres dont le souvenir s’évanouit aussi rapidement que la sensation de satiété d’un poisson rouge.

Bien évidemment il y a tous de même quelques titres qui retiennent l’attention. Si en dépit de leur qualité Power et So Appaled sont devenus quelconques à cause de toute la tempête médiatique autour de ces deux sons, le « graduationesque » Hell Of A Life apparait comme un autre moment de moins bien du disque, même si supérieur aux titres évoqués dans le paragraphe précédent. C’est finalement lorsqu’il fait des titres plus consensuels que Kanye rassure. Ainsi il met tout le monde d’accord sur Devil In a New Dress et son instrumental stratosphérique signé Bink!. Rick Ross a beau ne pas être le meilleur rappeur de la planète, son couplet s’avère rafraichissant et apporte une dimension supplémentaire à ce morceau. L’excellent titre introductif Dark Fantasy est également à placé dans les hauts faits du disque. Kanye nous ressort du Kanye comme on l’avait aimé avec ses boucles soul flirtant parfois avec le gospel. On en oublie presque que la production originelle est signée RZA. Autre moment fort le punchy Monster sur lequel Nicki Minaj en grande forme brûle la politesse à  un Jay-Z de moins en moins tranchant et un Ross toujours aussi limité. La Barbie Bitch autoproclamée marque clairement des points grâce à une interprétation de haut vol. Seul bémol, ces titres réunissant divers MC’s  (je mets dans le même sac So Appaled) laisse apparaitre les lacunes de Ye au plan du mcing. Son phrasé peine à exister face aux saillies de ses partenaires de micro même quand ceux-ci se contentent du minimum syndical. Toutes choses qui donnera certainement du grain à moudre à ses détracteurs. De là à le traiter de pseudo-rappeur ou d’imposteur il n’y a qu’un pas. Il y a d’ailleurs fort à parier qu’il y a peu de chances que Kanye lui-même se définisse encore comme MC. L’étiquette d’artiste semble plus lui tenir à cœur. A ce titre il est clair qu’il a définitivement franchi la frontière séparant le rap mainstream de la pop, quitte à se mettre à dos son ancien public. Avouons-le une bonne fois pour toutes: Kanye West n’est plus à compter parmi les rappeurs. Son personnage se sent à l’étroit dans ces atours de MC qui ne lui vont que moyennement. Il aura au moins réussi à marquer la transition en livrant un album pop plus ou moins rappé. Après tout c’est tout ce que sa nouvelle fanbase demandait. Les fans de la première heure pourront toujours se repasser ses premiers opus en attendant qu’il ne déclare de nouveau vouloir revenir au rap pour sa prochaine sortie qui s’appellera sans doute provisoirement A Good Ass Job, comptera des productions de grands noms du hip-hop qui ne serons finalement pas retenues et verra sa sortie précédée d’un nouveau cirque médiatique aux fions de faire grimper le buzz pour un album de pop la plus putassière qui soit. Et compter sur la presse spécialisée pour continuer ses gorges profondes. La série Kanye est un génie et il le sait continue, prenez votre ticket et rendez-vous dans quelques mois/années.

14/20

About Street Poet

Journaliste indépendant et chroniqueur musical, Street Poet est le fondateur du forum hip-hop/football On The Corner. Il collabore également à divers sites et webzines et exerce comme correspondant pour quelques magazines d’informations.

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