Les singles improbables du rap français

By on 18 octobre 2011

L’ouverture du rap aux maisons de disque et aux médias plus larges a impliqué que les MC’s doivent se conformer aux exigences de leur nouveau statut. De ce fait ils ont été conduits à se plier aux désidératas de leurs maisons de disques ou labels et réaliser un ou deux singles afin de faciliter la promotion et améliorer leur couverture médiatique. Si cette donne a parfois permis à certains de s’ouvrir des portes en gagnant un nouveau public,  elle ne s’est le plus souvent pas faite sans grincements de dents. Un genre musical anticonformiste par essence se renie quelque part en acceptant de se plier à la logique commerciale des majors. Celles-ci, ne voyant le rap que comme un produit comme tous les autres, se feront le devoir de le baliser et de lui définir de nouveaux canons esthétiques afin qu’il soit plus simple à formater.

En rap Français les premiers résultats seront d’ailleurs loin de l’authenticité qui prévalait alors dans le microcosme hip-hop. Conspués par leur public de base, raillés par leurs pairs et la presse spécialisée, les premiers rappeurs et groupes à être entrés dans le moule porteront cette croix durant tout le déroulement de leur carrière (et parfois même après). En dépit des critiques que cette première génération aura essuyée, la donne ne changera pas lorsque d’autres groupes et rappeurs se retrouveront signés en maison de disque. La formule du single pour contenter les financiers sera alors adoptée de façon quasi-consensuelle. Celle-ci répond d’ailleurs d’un certain nombres de critères que chacun se fera le devoir de respecter: un texte facile à comprendre de préférence vecteur d’émotion (histoire d’amour, perte d’un proche…) ou festif, un refrain accrocheur généralement chanté, le tout enrobé dans une instrumentation qui se doit d’être la plus accessible possible. Si la quasi-totalité des tubes en rap Français ne se sont que rarement éloignés de ce schéma, certains par contre ont adopté une approche totalement différente et se sont tout de même vus couronnés par un succès radio ou public assez surprenant. Petit retour sur ces quelques titres qui se seront imposés comme les singles les plus improbables (du point de vue des majors bien entendu) de l’histoire du rap Français.

Akhenaton – J’ai pas de face

Métèque et Mat, 1995

 Après le succès monumental du tube Je danse le MIA avec IAM, Akhenaton aborde son premier album solo avec des idées bien arrêtées sur ses attentes au sujet de ce disque qui entrera plus tard au panthéon du rap Français. Bénéficiant de la confiance de sa maison de disques Delabel, il aura tout le loisir de réaliser un album sans grande pression et pourra aller ainsi au bout de ses idées. Si Métèque et Mat est serti de moments forts, c’est le titre J’ai pas de face qui s’avère être le single le plus décalé, surtout pour un artiste signé en major. Cette farce au sujet des maisons de disques, des Boys Band et du formatage illustrée par une vidéo hilarante n’aura peut-être pas le succès de Bad Boys de Marseille mais elle illustre bien l’envie d’Akh de mener sa barque selon ses envies. Il fallait déjà avoir du cran pour mettre ce titre sur son disque tout en étant en major, alors le clipper carrément… Insidieusement ce morceau aura pour principal effet de renforcer encore plus la street credibility d’Akh qui sera alors vu comme un vrai, au sens underground du terme.


Akhenaton- Bad Boys de Marseille Part.2

Métèque et Mat (Réédition), 1995

 Une première version de ce titre avait déjà été enregistré pour la première version du disque. Pour la réédition , Akh convoque de nouveau les minots de la Fonky Family (alors au début de leur carrière et comptant la chanteuse Karima dans leur formation) ainsi que son frère de rimes d’IAM, Shurik’n. Le résultat est un titre étonnamment décalé des standards radios de l’époque qui lorgnaient plus vers les productions funky. Ici encore le clip aura été déterminant dans le succès du morceau. Shooté à New-York, il passera en rotation dans les émissions spécialisées et le titre sorti en single s’évaporera littéralement dans les bacs (plus de 150.000 exemplaires écoulés) et boostera les ventes de cette réédition. Pas mal pour un morceau  a priori prédestiné à tout être sauf un single grand public. Il aura de fortes répercussions sur le futur du rap Français dans la mesure où c’est grâce à ce titre que la Fonky Family se fera connaitre et finira par avoir un contrat. La suite on la connait.


Idéal J – Hardcore

Le combat continue, 1998

Pour l’auditeur moyen de rap Français de l’époque, Idéal J est l’archétype même de ces groupes ancrés à la rue et se défiant de toutes concessions, au grand dam des majors et de la France bien-pensante. Aussi radicaux dans l’attitude que les propos, cette formation a priori vouée à rester dans l’underground explosera tout de même avec un single détonant aux lyrics sulfureux. Sorti en indépendant ce tour d’horizon des maux de notre société marque par sa véracité et son côté brut. Dur, froid, engagé, irrévérencieux, Hardcore s’imposera tout de même en dépit d’un contenu polémique foulant littéralement aux pieds les diktats de l’industrie du disque et contournera la censure. Un coup d’ éclat qui fera date et qui mythifiera à jamais Idéal J même si le groupe sera amené à tourner une version alternative de leur clip pour bénéficier d’une diffusion plus large. La chanson sera légèrement modifiée pour l’occasion avec la suppression de l’intro et un réaménagement de la fin.


Passi- Emeutes

Genèse, 2000

 Fort d’un premier album encensé par la critique et d’une escapade réussie avec Bisso Na Bisso, on était en droit d’attendre un retour dans la lignée de son précédent effort de la part de Passi. Le rappeur du Ministère A.M.E.R. surprend cependant en dévoilant le premier single de ce qui sera son deuxième album Genèse. Au menu un texte dur, aux antipodes des ritournelles mielleuses dont sont friandes les radios mais surtout un featuring des Chœurs de l’Armée Rouge apportant une touche encore plus guerrière à ce titre relatant des émeutes et qui apparaitra comme prémonitoire au vu de celles qui déchireront les banlieues françaises cinq ans plus tard. La vidéo aux relents apocalyptiques viendra mythifier ce qui restera comme l’un des singles les plus étranges de Double S. On est bien loin de 79 à 97 ou de Je zappe et tu mâtes.


Don Choa – Dr Hannibal

Vapeurs Toxiques, 2002

 Lorsque le MC de la Fonky Family se décide à se lancer en solo, à l’imitation de ses collègues de rimes, tout le monde espérait un album du niveau de leurs géniaux premiers essais. Don Choa surprend par contre en privilégiant une plus grande diversité, laissant libre cours à son imagination débridée le temps de quelques chansons. A ce titre, il prend tout le monde de court avec le premier extrait de ce disque. Dr. Hannibal s’inscrit dans une veine humoristique en introduisant un personnage de tueur psychopathe cannibale, du jamais vu en matière de single en France. Ce morceau à l’humour noir décapant surprendra le public qui ne s’attendait vraisemblablement pas à ce récit digne des excès de Jeffrey Dahmer. On en vient à regretter qu’il soit plus ou moins rentré dans le moule pour le single de son deuxième album, mais comme toujours chez Choa l’essentiel est de se faire plaisir.


Sefyu – Molotov 4

Suis-je le gardien de mon frère? 2008

 A l’heure où les singles génériques règnent en despotes sur le rap Français et où les radios sont dans une logique plus restrictive que jamais, Sefyu prend la France musicale par surprise avec ce titre puant la testostérone. A y réfléchir, il n’a pourtant rien pour séduire a priori, tant auprès du grand public que de celui du microcosme rapologique. Son auteur n’est pas le meilleur rappeur du monde et il lui est souvent reproché de masquer ses limites derrière un trop-plein de gimmicks, il réussi pourtant à pondre un des succès les plus énigmatiques de l’histoire de cette musique. Doté d’un texte incompréhensible, serti de lines ne rimant que de façon aléatoire et forcée, perclus de fautes d’expressions et de plouflines Molotov 4 séduit tout de même par son côté street rappelant vaguement les premiers hits de DMX. Un banger ultra-efficace tout en rudesse avec un refrain simpliste presque stupide et des ad-libs entêtants portés par une voix de basse collant parfaitement à l’instrumentation et masquant idéalement toutes les lacunes du titre.


About Street Poet

Journaliste indépendant et chroniqueur musical, Street Poet est le fondateur du forum hip-hop/football On The Corner. Il collabore également à divers sites et webzines et exerce comme correspondant pour quelques magazines d’informations.

0 Comments

  1. Bboy

    17 novembre 2011 at 20 h 32 min

    Le carton qui m’a vraiment surpris c’est Molotov 4. C’est très con mais ça défonce.

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