Publié le: mer, fév 17th, 2010

Sinistre – Historik

Membre du groupe Malédiction Du Nord, avec qui il a sortit un album en 1999, mais également membre du groupe Bana Kin (d’où viennent notamment Youssoupha et Mike Genie), auteur d’un premier album solo en 2006, « Zone Sinistrée », participant majeur de la compilation « Racaille Muzik », Sinistre sort début 2009 son second album solo, sous le label indépendant Lyrical Bestial, « Historik ». Largement méconnu du paysage rap français, Sinistre y oeuvre pourtant depuis 10 bonnes années, et c’est donc avec pas mal de recul et d’expérience qu’il vient partager avec nous son histoire et celle de son monde à travers ce disque.

« Historik », c’est tout d’abord pour Sinistre un partage de sa propre expérience, et de son histoire. Le morceau « Dans Mon Jardin D’Eden » en est un bon exemple : le rappeur raconte ici, de manière assez personnelle, la douleur liée aux séparations, laissant un vide affectif (« Les fleurs ont fanées dans mon jardin d’Eden / Le diable a mit son pied dans mon jardin d’Eden / A semé sa graine / En a fait mon jardin de haine »). L’amour des femmes, c’est quelque chose d’important dans la vie d’un homme, et Sinistre en fait un thème récurrent dans son album. « Mama Number One » est donc l’hymne aux femmes, et plus particulièrement aux mères (« Que tu sois femme d’affaire, ou femme ouvrière / Que tu sois femme au foyer, que tu sois femme militaire / Femme flic, femme politique, ou femme en civil / Que tu sois femme des campagnes, ou femme des grandes villes / Que tu sois femme professeur ou femme de ménage / Femme juive, femme chrétienne, ou femme musulmane (…) « ). Autre titre relatant de l’histoire de l’artiste, « Sinistre à Sinistarr » est un morceau assez nostalgique, et personnel, où Sinistre, l’homme, rappelle à Sinistarr, l’artiste, d’où il vient, quelles sont ses racines, ce qu’il est, et se pose des questions sur le devenir de son alter-ego (« Regarde le monde comme un africain / Si l’art n’a pas de patrie, toi t’en a une frangin »). Comme le morceau précédemment cité, on retrouve Edson Nessee aux refrains, chantés à merveille, ce qui ajoute de l’émotion à ces deux titres ! Justement, ses racines, Sinistarr les retrouvent dans « Atterrissage », récit d’un de ses voyages sur ses terres. Épaulé par Mike Génie, le rappeur nous propose un voyage dans son Congo natal, nous plongeant dans les traditions et la joie ambiante du pays, et ce malgré les difficultés énumérées tel que la misère et les affrontements …

Cet album, c’est aussi l’histoire de peuples, de communautés, que Sinistre côtoies pour diverses raisons : par origines, par passion, ou bien même pas simple condition sociale. « Un Prince En Exil » est une fois de plus un morceau proche de ses racines, de son Afrique. Mais cette fois-ci, le discours est plus engagé : entre dictatures, exploitation, colonisation, exil d’une partie de la population, tout ça appuyé par des extraits de discours de Lumumba, figure emblématique de la prise d’indépendance de la République Démocratique du Congo. Ici, la beauté de l’Afrique est encore mise en avant. Et on attaque l’inévitable partie de l’album sur la « rue », mais Sinistre s’en sort bien, une fois de plus ! Dès le premier morceau de l’album, le thème est abordé, avec le titre « Ma Banlieue ». Sinistre y parle simplement et calmement, sans tomber dans le larmoyant, des contraintes et idées reçues touchants les banlieusards, qu’ils faut dépasser en restant optimiste, et en utilisant toutes les valeurs et les codes que la banlieue inculque, pour s’ouvrir un plus large horizon … Ces codes et valeurs, Sinistre en prônent l’importance quand il est question du « Bizness » : de la Foi au respect, à l’humilité, à la sincérité. Dans le morceau qui suit, « La Cigale Et Le MC », c’est le business du rap qui est développé et critiqué. Empruntant la structure de certaines fables (notamment de La Fontaine), Sinistarr dénonce les vices du rap game : la perversion des majors, l’exploitation ou la manipulation dont sont victimes ou coupables certains rappeurs, les formules faciles utilisées pour vendre et espérer le disque d’or, etc … Morceau le plus virulent de l’album, « L’Heure Du Crime » pointe du doigt toutes ses « bavures » policières, cette corruption présente dans ce milieu, mais aussi l’inégalité face à la justice, n’hésitant pas à prendre comme exemple les deux jeunes morts à Clichy dans un transformateur en 2006, suite à ce qu’il désigne comme « une chasse à l’homme », ayant aboutie pour rappel aux émeutes de la même année. Dans « Rêve De Gosses », Sinistre parle de tout ces espoirs et ces désillusions qui habitent les jeunes « précoces gosses des halls ». Enfin, que serait Sinistarr sans le Hip-Hop !? Dans l’intention de décrire son monde, Sinistre ne pouvait donc pas passer à côté du récit de l’historique de cette musique, véritable mode de vie pour beaucoup de passionnés. Et c’est le morceau « Historik » qui s’y colle. Pour faire, Sinistre a reprit, très habilement, des citations de nombreux rappeurs ayant marqués la culture Hip-Hop en France par le Rap. Presque tout le monde y passe : Lunatic, La Cliqua, Les Sages Poètes De La Rue, Minister Amer, Arsenik , NTM, Assassin, X-Men, IAM, Ideal J, etc … (« Big Up à tous ces MC / Qui par ces phrases ont écrit l’Histoire avec leur propres mots et leur propre style / N’oubliez jamais ces phrases, car elles constituent à elles seules / Une mémoire pour le Hip-Hop de France, une bibliothèque de références / (…) / Pour conserver notre culture, et nos traditions »)

Une bonne partie du disque est déjà décortiquée, mais quelques morceaux tout au long du disque, et plus particulièrement à la fin, nous propose des historiques plus légers. Le premier dans l’ordre de la trackliste, c’est « Comme A La Maison », seul réel egotrip de l’album, style dans lequel Sinistre est peut être un peu moins transcendant, mais qui reste néanmoins appréciable (« Sinistre MC sur Historik session / Joue du MIC, se balade comme à la maison » ; « Chacun pour soi, Dieu pour tous / Les MC à mes trousses j’les trous tous » ; « T’arrives vénère, tu repars vénère, si tu veux m’clash » ; « Demande au rap qui sont les vrais, et j’te dirai où sont les faux »). Autre morceau dans la même veine, « Café Mambo » nous raconte les histoires de plusieurs personnages, parfois stéréotypés, se croisant dans le « Mambo Bar ». L’humour omniprésente rend le titre agréable à être écouté. Toujours sans prise de tête, et revenant sur le thème des femmes qui lui est cher, Sinistre décrit dans l’avant dernière piste de l’album, l’attirail des « Miss Technology », ainsi que leurs manières, leur attitude, leurs préoccupations, et bien sur le regard que Sinistre porte sur elles. L’album se ferme enfin sur « Marie Jeanne », un hymne à la matière première du même nom, la comparant même parfois subtilement avec les femmes …

De Sinistre à Sinistarr, « Historik » nous propose un voyage dans l’historique d’un homme, fait de passions, de préoccupations, etc, le tout avec beaucoup de recul et de réflexion. Bénéficiant d’une facilité lyricale, d’histoires complètes, sincères, claires, et habiles, mais également de productions majoritairement façonnées par Rheezo, qui a su retranscrire les ambiances voulues par Sinistre, « Historik » est donc un très bon album, témoignant d’un mode de vie, offrant au public un rap de qualité, et dont on ne se lasse pas facilement !

16/20

-Dustizzz-

GD Star Rating
loading…
GD Star Rating
loading…

L'auteur