Publié le: dim, juil 11th, 2010

Mobb Deep – The Infamous

Mobb Deep a toujours été au rap, ce que Selby Jr. est à la littérature, c’est-à-dire pourvu d’un réalisme social poussé à l’extrême, décrivant la misère urbaine de nos sociétés modernes. Pour Prodigy et Havoc, deux jeunes loups de Queensbridge, le déterminisme est amené avec une fatalité déconcertante. Issus des rues putrides et des projects obscurs d’un hood alors conçu à l’origine pour « égayer » la vie du quartier, celui-ci s’avère au final peu propice à l’épanouissement de la jeunesse noire des années 1990. Si nombreux trouveront leur pain quotidien dans les embrouilles ou la dope, le duo de QB cherchera un point d’horizon autrement plus salutaire dans le rap.

Malgré des débuts difficiles en 1993 date de leur premier essai au titre déjà évocateur (Juvenile Hell), il faudra bien plus pour faire plier ces MCs à la mine patibulaire. L’album de la consécration sera donc le prochain, The Infamous (1995), opus phare du milieu des 90’s dont le rayonnement dépassera largement les abords de la « cack era » pour s’infiltrer jusque dans les quartiers défavorisés de France. Grâce à lui, Mobb Deep injecte dans le Hip Hop un rap volontairement crasseux, ode aux petites frappes des rues de QB et à son atmosphère infecte chargée d’alcool et de violence. Rarement un opus de rap aura atteint une telle dimension musicale basée sur des samples jazz des Headhunters (« Drink Away The Pain (Situations) ») ou de courtes boucles soul de Teddy Pendergrass (« Cradle To The Grave »). Le son estampillé Havoc, invoque des productions macabres sur lesquelles Prodigy use de son flegme incisif et de sa voix corrosive afin de mettre en scène histoires de deals et virées nocturnes dans le ghetto fortement imbibées de Jack Daniels. Le doublon ne fait d’ailleurs pas dans la dentelle et invite dans la danse le frère d’arme Big Noyd accompagné de Raekwon, Nas, Ghostface Killah et Q-Tip qui (co)produit ici de véritables pépites comme « Drink Away The Pain (Situations) », « Give Up The Goods (Just Step) » et le mythique « Temperature’s Rising » reposant sur le sample avenant de « Where The Is Love » de Patrice Rushen.

Maraudeurs des quartiers noirs de New York, Havoc et Prodigy distillent leur venin et leur gouaille acerbe sur des morceaux étouffants (« The Start Of Your Ending (41st Side) », « Right Back At You ») où le beat claque de manière funeste, sorte de rappel morbide qui prévient que la fin peut se trouver à l’ombre d’un corner comme le décrit si bien ce hook cinglant de « Survival Of The Fittest » : We livin this til the day that we die/ Survival of the fit only the strong survive. Telle une hyène en furie, Mobb Deep ne lâche pas sa proie et inflige à l’auditeur un storytelling implacable à l’exemple de « Shook Ones pt.2 » porté par sa boucle minimaliste empruntée à Ron Grainer où les deux MCs évoluent parmi les HLM délabrées, les drive-by et la promiscuité menaçante.

Avec The Infamous, le crew marque à jamais au fer rouge le rap dans son ensemble. Cette touche « ghetto » deviendra désormais leur signature, puisant dans la rue leur principale inspiration. A la fois fascinant et effrayant, cet opus aujourd’hui mythique bouleversa à lui seul toute la côte Est. Finalement, Mobb Deep a réussi à entreprendre ce que Shakespeare écrivait dans Macbeth, c’est-à-dire rendre le beau laid et le laid beau.

19/20

-Crazy Horus-

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