Publié le: lun, nov 8th, 2010

Celph Titled & Buckwild – Nineteen Ninety Now

C’est l’histoire d’une frustration commune, d’une incompréhension du monde actuel et de deux électrons libres qui vont se croiser pour tirer le meilleur de ce constat fataliste. Back in the dayz : 1991 à Tampa, Floride, le futur mc Celph Titled découvre la puissance du Hip-Hop immergé dans les années dorées caractérisées par les Boot Camp Click, les D.I.T.C., les Wu-Tang et autres Mobb Deep. Derrière ce décors entaché de noirceur et de relent de radicalité se cache un monde où la joie se partageait entre des producteurs initiés par des grands frères prêt à dispenser leur savoir et des mcs méticuleux aux flows travaillés et améliorés à force de pratique intense. Au même moment à NYC, Buckwild accompagné de sa SP-1200 (éternelle fidèle) devient le petit prince du Bronx. Après des années d’entrainement sous l’aile de son maitre Lord Finesse, Buckwild vole de ses propres ailes propageant sa propre pate dans le respect des valeurs inculquées par le Bomb Squad, Pete Rock et Large Pro, l’arrivée prochaine des Word…Life et Lifestylez ov da Poor and Dangerous imprégnera le mouvement à vie.

2010, Celph a rejoint la grande famille du rap quittant le soleil de la Floride pour l’air métallique et plombé de Philadelphie oscillant entre son crew d’adoption les Army Of The Pharaohs et son groupe Demigodz. Pour autant ses rêves d’adolescence semblent s’évanouir, ou est passé l’aura du mouvement ? Autour de lui le constat est morbide, le Hip-Hop se meurt, les beatmaker actuels dupliquent les vieux sons avec de nouveaux beats, les bacs à CD restent désespérément vides alors que sur les blogs, nouveaux fastfoods musicaux, l’internaute scrolle et download tirant une cartouche supplémentaire sur la branche des mc indies. Chez les labels on essaie de réduire les coûts, pourquoi se faire languir à peaufiner un beat sur une SP- 12 de 8 bit alors qu’un 808 beats efficace mais sans âme sera produit en 10 minutes. « Tout devient plus rapide, le projet devait sortir hier et pas dans 3 ans ». Alors pourquoi se lancer dans un solo qui au final souffrira de toutes ses tares…

De son côté, Buckwild regarde en arrière, le traité de has-been et lui enlever son trône le fait doucement rire, le ridicule ne tue pas de nos jours surtout quand on s’autoproclame producteur avec sa dérisoire Akaï MPC. « Gamin, tu te crois supérieur parce que tu sors un sample pour un beat sur Fruity Loops ? Moi je t’en mets 60 sur un seul beat, la différence ? Ma SP-1200 ? Non vieille daube de cats, le talent ». Et si Buckwild semble moins présent dans le game, ce n’est pas une démotivation mais juste un manque cruel de talents en dehors de son crew D.I.T.C. ce qui l’empêche d’être aussi actif. A raison car les mcs ne sont que des copies carbones de leurs aïeux, capables seulement de poser des mots sur une instru sans avoir appris les bases du mceeing. Ou est passé l’envie de se dépasser quand tout le monde fait le minimum, comment avoir un caractère de crève la dalle quand la mailbox est rempli de beats synthétiques ?

Alors que leur univers personnel ne les prédisposait pas à se rencontrer, un grain de poussière dans la machine du nom de No Sleep Recordings incarné par James DL va leur permettre de remplir leur manque. Ce que l’on appellerait dans les années 90 un album se transforme en un projet aujourd’hui. Chacun avec ses frustrations va amener sa pierre à cet édifice. 3 ans de travail, une nouvelle beauté faite aux beats poussiéreux laissés de côté par Buckwild et un travail de réflexion et d’écriture pour Celph Titled pour au final donner naissance à 25 pistes (dont 7 interludes et un total de 24 instrus) nommés Nineteen Ninety Now : un rêve d’enfant pour Celph et un retour aux sources pour Buck.

Les mauvaises langues parleront d’un produit nostalgique aveuglant l’objectivité d’une base constamment en attente de livraisons old school. S’ils veulent… En attendant combien de projets ces dernières années transpirent autant la joie du travail bien fait dans son contenu ? Et là, on ne parle pas de l’écouteur mais bien des deux protagonistes d’où cette petite variable inconstante qui transforme le synthétique et sans âme en organisme vivant et sincère.

Alors à quoi s’attendre en pressant la touche play de son lecteur ? Une ambiance musicale lancinante et ampli de noirceur ponctuée par des baselines bien funky et jazzy comprises entre une grosse poignée de Boom Bap et une pincée de soulfull. Niveau mic, des story tellin avec un début et une fin, des punchlines parfois agressives et souvent humoristiques le tout accompagné des guests d’ères différentes mais ayant une vision unique de ce que doit être le Hip-Hop.

Funky et jazzy comme The Deal Maker où la tornade Celph Titled se forme laissant l’auditeur en quatre morceaux. Soul à la sauce Bronx comme Out Of Lunch où l’apprenti sorcier pourra apprendre ce que signifie une maîtrise des Drums (Jake One, I See You) et où Treach fait honneur à son hôte. Intensément raw and dark amplifié par une batterie omniprésente comme sur Eraserheads pour une collaboration 100% AOTP avec Vinnie Paz où les deux pros du dessoudage lyrical prennent leur pied à décapiter tout ce qui bouge. Tous les éléments d’une homogénéité intelligente s’encastrent au fur et à mesure. Si le découpage de Buck ne varie pas l’usage des samples divers et variés amène un intérêt à chacune des pistes.

Même la vibe smooth est mis en avant avec le simpliste mais addictif Funkmaster Sex, occasion en or pour Celph de prouver que son univers ne se limite pas à des massacres au bazooka quand on lui donne de quoi se nourrir. Et si cela vous semble toujours sans intérêt, il sera de mauvaise foi d’en dire de même sur les quatre beats que composent Swashbuckling. Un découpage qui permet à Apathy, Ryu, Esoteric et Celph de s’accaparer un univers musical en phase avec leur vibe. Pas de compét’ quand on prend plaisir à lâcher ses verses, clairement la track la plus impressionnante de part sa forme de ce Nineteen Ninety Now. Lord Finesse doit être fier d’avoir initié son élève sur les pistes de The Awakening car l’hommage funky rendu par Buck sur I Could Write A Rhyme lui est directement adressé. Quand à la prestation de Celph, elle viendra compléter les blancs laissés par l’introduction de cette chronique (de Tampa à NYC). Hymne musical à l’année 93, Hardcore Data coule dans les oreilles créant une dépendance assez forte à ce type de hook tellement copié mais jamais égalé par les catz actuels. Saxophone à l’honneur ponctué par un sample vocal très court de Q-Tip et voilà que les bêtes sont lâchées et dans ce genre de délire bien joyeux R.A. The Rugged Man est loin d’être le dernier. Après le leader des Native Tongues c’est au tour de Big Shug de passer dans le sampler sur Tingin’. Ambiance aérienne et schizophrène qui démontre encore que le travail de Buck est digne d’un orfèvre en la matière et que peu de producteurs peuvent se prévaloir d’avoir sa capacité.

Boucherie annoncée, There Will Be Blood peut compter sur l’aide des portes étendards du D.I.T.C. Diamond D, O.C. and A.G., Sadat X et Grand Puba des Brand Nubian, si le résultat ne contente peut-être pas assez l’énorme attente des auditeurs, les prestations lyricales donnent carrément le sourire (call your mama !!!).

Vibe soulfull, amour du hip-hop, introspection et discours intimiste pour Celph, Miss Those Days vient remplir la dernière pièce manquante au puzzle musical délivré par Buck. Besoin d’altitude et d’une bonne bouffée d’oxygène, Step Correctly revivifie et ce putain beat devient plus addictif qu’une dose de crack. Peu de tracks se détachent de par leur plus grande faiblesse par rapport aux autres, mais ce qui n’enlèvent rien à leur qualité, dans ce domaine Wack Juice, d’un côté, serait surement cité dû à une instru un peu trop fourni et Where I Are, de l’autre, qui doit sa perte intérêt de part son hook très pénible. Histoire de finir sur une énième boucherie, Time Travels On est un message de Celph Titled à la planète rap invitant ses acteurs old ou new school à chercher un compromis intergénérationnel dans l’unique but de trouver une issue à cette longue agonie que vit le Hip-Hop.

Celph Titled et Buckwild c’est une rencontre improbable entre deux générations qui se réunissent pour donner au Hip-Hop un exemple de réussite musicale. En ouvrant une formation peu probable au préalable, cet album porte l’espoir de voir se créer des combos old school/new school à forte valeur ajoutée. Nineteen Ninety Now rejoint le top de l’année très proche du Marcberg de Roc Marciano en termes de qualité mais aussi de vision, comme quoi c’est souvent dans les vieux pots que l’on fait les meilleures soupes.

17,5/20


-Drill-

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