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Joell Ortiz – Free Agent

Dans la famille MC-enchainant-les-galères-de-label je demande Joell Ortiz. Souvent présenté comme l’un des meilleurs espoirs de la nouvelle scène new-yorkaise, le natif de Brooklyn n’a pas été épargné par les coups du sort. Si son premier album solo The Brick: Bodega Chronicles s’est avéré perfectible (sans pour autant être mauvais), on attendait clairement beaucoup de son deuxième album baptisé Free Agent, titre aux relents prémonitoires, comme un ultime pied de nez à son désormais ancien label E1 Music. La collaboration entre les deux entités semblait pourtant bien partie. Outre la sortie du premier disque, notre spitteur semblait avoir trouvé une constance et a même gagné de nouveaux fans grâce à sa contribution au sein du « super-groupe » Slaughterhouse auteur d’un premier set de très bonne facture. Malheureusement la frilosité d’E1 finira par avoir raison des ambitions de Joell. Ce dernier à beau se montrer présent sur la scène en sortant régulièrement des singles pour entretenir son buzz, sa maison de disques ne suis pas vraiment et fini par le brider, au point que Joell manifeste clairement ses envies de départ. Quid alors de ce Free Agent attendu par beaucoup comme un album majeur, surtout que de grands noms sont annoncés à la production (on parle de DJ Premier entre autres). L’ambiance va cependant continuer à se dégrader entre Mr Yawoa et E1 au point que les tractations au sujet de ce disque indéfiniment repoussé laissent présager le pire. On craint alors que le disque ne sorte jamais surtout que les fuites commencent à envahir la toile. Si le single officiel Call Me (She Said) (produit par Novel qui assure aussi le refrain) n’a pas franchement convaincu (pas vraiment le registre dans lequel Joell est attendu), les autres titres qui se retrouvent sur la toile au fil des mois et des incessants reports sont plutôt bien accueillis dans la blogosphère. Pour ne rien arranger l’imbroglio entourant le futur de ce disque qui se voulait plus qu’ambitieux connait son paroxysme avec une vraie-fausse sortie aux tenants plus que flous. Free Agent se voit en effet reporté de trois mois et se retrouve donc de ce fait prévu pour 2011. A la surprise générale cependant le disque est mis en vente par Amazon dans la foulée. Incompréhensible. De plus les dernières déclarations du principal intéressé à ce sujet laissent augurer d’un projet non-finalisé selon ses volontés et livré juste pour qu’il puisse se libérer de ses obligations avec E1. Peu rassurant.

Premier sentiment à l’écoute de cet album, la déception. Comme on pouvait raisonnablement le penser une impression de bâclage innerve ce disque et nuit considérablement à son appréciation. Au menu seulement 46 minutes de musiques et 16 titres dont une intro et trois interludes (ce qui nous laisse tout juste 12 titres à se mettre sous la dent). Soyons francs, en dépit d’une qualité plutôt acceptable (le disque se laisse écouter et il n’y a pas vraiment de titres à chier), ce projet est largement en deçà des attentes nourries à son endroit. A mesure que les rapports se dégradaient entre Joell et E1 l’album perdait en consistance, voyant certains titres passer à la trappe (comme le très bon Project Boy, non-retenu pour de mesquines raisons financières) et les différentes parties se laver les mains de l’orientation que pourrait prendre cet opus. Résultat on ne sait plus trop qui a présidé aux destinées artistiques de cet album qui de projet majeur s’est mué en bon disque juste sympa à écouter. Heureusement encore que Mr Yawoa garde son niveau et spitte avec la verve qu’on lui connait sur l’essentiel des tracks. Seul problème, ça donne plus l’impression de participer à une démonstration de MCing qu’autre chose. On aurait très bien pu appliquer le qualificatif de mixtape ou de free realeased à cet album sans que personne ne crie au scandale, tant l’homogénéité laisse à désirer. Résultat les titres se succèdent dans nos oreilles sans nous marquer plus que ça. So Hard est juste écoutable mais est aussi vite oublié. Même verdict pour le featuring avec Fat Joe One Shot (Killed for Less) usinée par Knobody et le Checkin For You produit par Frank Dukes. Même la collaboration avec Royce Da 5’9″ n’est pas aussi énorme qu’on aurait pu l’espérer. Si nos deux casseurs de micros font le travail on ne peut cependant s’abstenir de penser qu’ils auraient pu offrir bien mieux que cette mise en équation de leurs talents respectifs. Et que dire alors de l’étrange Nursery Rhyme sur lequel Nottz ne gâte pas franchement sa production. Autant de titres qui auraient mérité d’être mieux travaillés avant de figurer sur le disque.

Tout n’est cependant pas sombre sur cet opus. Si l’ensemble s’avère loin d’être transcendant, Mr Yawoa nous livre tout de même le quota de bons titres qu’on était endroit d’attendre de lui. Sa collaboration avec DJ Premier Sing Like Bilal s’avère plutôt accrocheuse, tout comme le très bon Oh! réalisé par un Large Professor en pleine bourre. D’autres sons tranchent avec le reste de l’album comme l’efficace Put Some Money On It, association réussie avec les lascars de The LOX sur une production signée Sean C & LV ou dans une moindre mesure Good Man Is Gone. C’est cependant deux autres grands producteurs qui livrent les deux ogives du projet. Just Blaze se charge du destructeur Battle Cry sur lequel Joell en pleine forme nous prouve que bien entouré il est capable de sortir du très lourd. Ce titre s’avère clairement être le meilleur du disque. Dans un registre un peu différent DJ Khalil tient son rang en concluant l’album avec l’excellent Cocaine. Au vu de ces contributions on en vient à regretter que cet album n’aie pas bénéficié d’une meilleure direction artistique. Il est clair qu’il est loin d’être mauvais, mais le sentiment d’inachevé qui prévaut après l’écoute n’aide pas à mieux l’apprécier. S’il était normal de ne pas attendre grand-chose de ce disque dont la sortie ne constitue en définitive rien d’autre que la fin de l’aventure E1 pour Joell, on ne peut malgré tout s’empêcher d’éprouver une certaine frustration. Un album en définitive très moyen au regard des possibilités de son interprète et qui ne marquera ni l’année, ni les fans de Mr Yawoa. Espérons qu’il survivra à ce gâchis et qu’il nous reviendra avec un projet encore plus solide dans son nouvelle écurie SRC/Universal Motown.

14/20

-Black Scofield-