Qu’on les apprécie ou non il faut bien reconnaitre que Jay-Z et Kanye West font partie des artistes qui auront marqué ce début de siècle. A ce titre tous leurs projets, des plus classieux aux plus insignifiants,  bénéficient d’une couverture médiatique à la hauteur de leur statut. Ainsi lorsqu’on apprend que nos deux compères se décident à unir leurs forces le tant d’un EP, il n’en faut pas plus pour déclencher le cirque médiatique, surtout que l’un des deux protagonistes reste sur un album salué par la presse généraliste. S’il y a quelques années la simple évocation d’une collaboration entre ces deux monstres sacrés aurait suffit à rendre enthousiaste la plupart des hip-hop heads, il faut bien reconnaitre que la donne n’est plus la même. Jay-Z a déçu avec son Blueprint III (paru en 2009) et Kanye West n’a pas non plus convaincu l’aile dure du milieu avec son dernier album. Toujours est-il que l’opération buzz est lancée à grands renforts de communiqués et tweets. Assez pour faire monter l’attente autour de ce projet qui est entretemps devenu un LP, mais pas suffisant pour faire apprécier les extraits. Première fuite le médiocre H.A.M. qui, au vu des critiques dont il fera l’objet, finira en titre bonus. Même sentence pour tous les autres singles qui n’ont servi qu’à faire redouter le pire. Seule curiosité: la capacité qu’ont eu nos deux stars à conserver le mystère autour de l’album. Pour la première fois depuis belle lurette, un projet majeur n’a pas été leaké avec des semaines d’avance. Tout le monde a donc dû attendre bien sagement la date de sortie digitale pour pouvoir se faire une opinion.

Au vu de l’égo surdimensionné des deux acteurs du projet et du simple intitulé de l’album, on s’attendait plus ou moins à des egotrips prétentieux, à l’image de ceux qu’ils nous livrent depuis quelques temps. Sur ce plan là au moins on ne pourra pas affirmer avoir été déçus. Sauf que c’est encore pire que tout ce qu’on aurait pu imaginer. On navigue entre lyrics suffisants empreints d’auto-satisfaction, arrogance malsaine, égocentrisme limite psychotique et vantardise inopportune. Ce n’est plus le melon qu’ils ont, mais carrément la pastèque et ils mettent un point d’honneur à nous rappeler qu’eux et nous ne boxons pas dans la même catégorie. Eux sont les rois, les durs, les dieux à la limite et nous ne sommes que de pauvres merdes juste bonnes à les admirer et les jalouser.  Ils nous affligent donc de lyrics arrogants au possible qui n’ont même pas l’excuse d’être bien tournés. En effet phases simplistes, plouflines et propos ridicules foisonnent tout au long des seize pistes (bonus compris) fournissant par la même une occasion supplémentaire de détester ce projet. On est pas loin du néant absolu au plan lyrical tant  le manque de recul est abyssal et l’auto-célébration horripilante.

Le principal problème de l’album est cependant la qualité du rendu. Même en faisant abstraction du contenu déclamé par nos deux mégalomanes, il est difficile d’adhérer à ce projet. Pour la technique il faudra clairement repasser tant leur propos manque de conviction. Sur certaines tracks comme Niggas In Paris ou encore Lift Off on tutoie les tréfonds du néant stylistique (en plus du pathétique de ces deux titres). Pis Jay-Z a semble t-il égaré son flow dans une capsule temporelle évanouie dans les méandres de l’espace-temps depuis 2008. Jamais Jigga n’aura été aussi mauvais au mic. Peu d’implication, technique au ras des paquerettes, interprétations surjouées , il n’y a aucun doute le robinet vocal est tari. Et vu que Kanye West est toujours aussi limité au micro (même qu’il nous ressort l’autotune du placard), l’ensemble s’avère très vite irritant, corroborant l’impression de foutage de gueule que véhicule déjà les lyrics.

Pour ne rien arranger les productions sont loin d’être captivantes. On a beau retrouver Q-Tip, RZA, Mike Dean, Pete Rock, No I.D., The Neptunes en plus de Kanye lui-même sur le disque rien n’y fait. A croire que chacun se soit débrouillé pour livrer le plus générique de ses fonds de tiroir tant l’ensemble sonne mal. That’s My Bitch a beau bénéficier du concours de Q-Tip, il sonne creux. Même cas de figure pour RZA qui ne gâte pas son New Day. Et encore je vous épargne l’irritant Who Gon Stop Me et l’enchainement de la mort Lift Off-Niggas In Paris-Otis qui fera saigner bien des oreilles (faudrait que je pense à vérifier s’ils ne touchent pas de commissions dans les recherches sur la surdité ou s’ils ne possèdent pas de cabinets d’ORL). On a même droit à une quasi-reprise d’un titre du groupe Cassius sur Why I Love You. Les titres fades et les productions ternes sont à l’honneur et étrangement les compositeurs les moins attendus sont ceux qui s’en sortent le mieux. Les Neptunes livrent une copie pas trop mal avec leur Gotta Have It malheureusement trop court. Swizz Beatz quant à lui se montre à son avantage sur l’excellent Murder To Excellence (même si son Welcome To The Jungle est largement perfectible). Seul No I.D. ne déçoit pas avec le très bon Primetime.

Côté invités c’est heureusement plus probant du moins en ce qui concerne le seul Franck Ocean. Le chanteur des Odd Future donne une nouvelle dimension à Made In America grâce à une interprétation valant à elle toute seule l’écoute de ce titre. Il s’illustre également de fort belle manière sur le titre introductif No Church In The Wild le bonifiant de sa voix juvénile. Pour le reste Beyoncé donne une raison de plus de la détester sur l’immonde Lift Off. Tout comme Mr Hudson quelconque sur Why I Love You. Si Curtis Mayfield et Otis Redding sont mentionnés sur la tracklist, ils ne le sont que par le biais de sample de leurs voix réutilisées sans aucun scrupule. On pourrait même parler d’hérésie au vu de la façon dont l’héritage d’Otis Redding est vandalisé à l’écoute du pénible Otis.

Peu de titres tranchent au final de cette catastrophe auditive. Hova retrouve ses esprits sur le brillant Murder To Excellence et le duo fonctionne plutôt bien sur Primetime. Pour le reste c’est faute de mieux qu’on fini par trouver les titres corrects. Jay confirme en tout cas qu’il n’est pas fait pour les albums en duo (je vous renvoie à sa discographie pour vous en rendre compte) et Kanye s’enfonce encore plus se ratant en tous points sur ce disque. Aussi peu écœurant au micro qu’aux machines, il n’aura en tout cas pas rassuré sur son réel niveau et conforte ceux qui claironnent depuis des années qu’il est surcoté en tous points. Un projet qui ne fait que desservir la carrière (ou du moins ce qu’il en reste) des deux protagonistes qui viennent ainsi de s’affubler de la tâche ultime de leurs discographies respectives. Mais bon reste à savoir si c’est leur préoccupation première. Après tout ils sont riches, ils sont les dieux et de ce fait l’album se vendra même s’il ne passe pas les trois écoutes, que presque tous les titres sont bons pour la corbeille et qu’il soit l’un des plus mauvais de l’année. Rendez-vous dans six mois pour fêter le disque de platine et sabler le champagne pour les premières nominations aux Grammys, MTV Awards, BET Awards et j’en passe. Après tout ce sont les boss et personne ne peut les arrêter, ils ont tout compris et nous rien. Alors pas la peine de rager, admirons les, ils ne demandent que ça!

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