Dès ses débuts la musicalité du rap s’est inspirée des différents genres que ses premiers acteurs écoutaient. A ce titre soul, funk, reggae dans une moindre mesure et plus tard rock, country, variété et world music ont fini par s’inviter dans la production hip-hop qui aujourd’hui n’hésite pas à sortir des sentiers battus et explorer de nouvelles contrées musicales aux fins de dénicher la boucle rare qui fera la différence. A ce titre il était tout à fait logique que les beatmakers s’intéressent à la musique Africaine. Bien que l’essentiel de la black music et même le rap en descende, la musique africaine, abusivement rangée dans la catégorie World en occident demeure mal connue du fait des difficultés d’accès aux disques, de sorte qu’en dehors des artistes signés dans des majors occidentales, il est assez difficile de connaitre la production du continent qui est pourtant l’un des plus actifs en matière de musique. Toutefois les producteurs hip-hop ont parfois eu recours à des samples africains sans même que les auditeurs nourris à la soul et au funk ne s’en rendent forcement compte. Voici quelques exemples de samples et reprises qui ont jalonné l’histoire du rap.

 

Koffi Olomidé

Koffi Olomidé – Mbabula (Les prisonniers dorment, 1990)

Bisso Na Bisso – C.O.N.G.O. (Racines…, 1998)

 Si leur premier album n’est sorti qu’en 1998, le groupe Bisso Na Bisso était déjà constitué dès 1996. Il faudra attendre que chacune des composantes du crew fasse ses preuves individuellement avant de mener à bien ce projet. Enregistré en 1996, le titre C.O.N.G.O. est l’un des premiers réalisés par le groupe et pose d’emblée les bases de la future orientation musicale de cette formation.  Titre introductif de l’album Les prisonniers dorment du Kinnois Koffi Olomidé, les premières notes de Mbabula sont mises en boucle pour accompagner ce délire « congolaisement-congolais ». Du refrain en lingala brillamment  chanté par M’Passi aux lyrics des MC’s emplis de références au Congo ce titre sent bon le continent et son ambiance particulière. Il sera finalement reconduit sur l’album Racines… en bonus et sortira ainsi de l’anonymat auquel il avait été jusqu’alors confiné (il n’était alors disponible que sur quelques mixtapes)

 

Manu Dibango

 Manu Dibango – Soul Makossa (Soul Makossa, 1972)

Jay-Z – Face Off (In My Lifetime Vol.1, 1997)

Wyclef Jean – Intro/Courtclef/Intro (The Carnival, 1997)

Lorsqu’en 1972 le jazzman camerounais Manu Dibango enregistre Soul Makossa, il est très loin de se douter que ce titre qui n’avait pas de valeur particulière à ses yeux deviendrait un de ses plus connus.  Repris par Michael Jackson dans Wanna Be Startin’ Something (ce qui lui vaudra d’ailleurs un procès), le célébrissime gimmick « Mamanssé, mamassa, mamamakossa » extrait du morceau fera du chemin et sera souvent réutilisé (A titre d’exemple, on peut en entendre des échos chez les Fugees et plus récemment chez Rihanna ou les Black Eyed Peas). C’est donc assez logiquement que le titre en question soit loin d’être inconnu des concepteurs musicaux d’outre-atlantique qui ne se gênerons pas pour l’utiliser. Ainsi Wyclef Jean le reprend pour la première partie de l’intro de son premier album solo The Carnival paru en 1997. La même année c’est Jay-Z qui en bénéficie pour son duo avec Sauce Money. Produit par les deux Trackmasterz, Poke & ToneFace Off sample l’instrumental et se place parmi les hauts faits de cet album qui aura tout de même beaucoup déçu.

 

Wasis Diop

Wasis Diop – Dune (Hyènes B.O.F., 1992)

The Firm – Desparados (The Album, 1997)

Grosse réussite du très inégal premier et unique disque de The Firm, le très punchy Desparados aura autant marqué les esprits des auditeurs tant par la performance de Canibus que par son sample de guitare ultra-accrocheur qu’on aurait dit extrait d’un vieux western ou d’un drame latino-américain. C’est pourtant du côté du Sénégal que cet échantillon a été trouvé. Il est extrait du titre d’un musicien sénégalais relativement inconnu jusque sur le continent africain: Wasis Diop. Sollicité par son frère, le réalisateur Djibril Diop Mambéty, pour le score de son film Hyènes, il enregistre pour  l’occasion ce titre Dune qui restera cependant parfaitement anecdotique même dans la sous-région ouest-africaine, jusqu’à ce que les Trackmasterz le fasse (re)découvrir à beaucoup.

Pamelo Mounk’a

Pamelo Mounk’a – Ce n’est que ma secrétaire

Bisso Na Bisso – 2ème Bureau (Racines…, 1998)

et

Pamelo Mounk’a – L’argent appelle l’argent

Bisso Na Bisso – Dans la peau d’un chef (Racines…, 1998)

Si en dépit d’un statut de classique en Afrique le premier album de Bisso Na Bisso Racines… n’aura pas fait l’unanimité dans le microcosme hip-hop hexagonal, il aura marqué par ses influences africaines assumées (forcément vu que c’était le concept du disque et du groupe) et ses constants clins d’œil et reprises de monuments de la musique africaine. En bons congolais d’origine, il leur était difficile de faire l’impasse sur la discographie de Pamelo Mounk’a qui reste l’une des plus connues des expatriés de l’Afrique centrale. A ce titre c’est sans surprise que la bande à Passi s’offre une reprise à l’humour grinçant du célébrissime Ce n’est que ma secrétaire. Il faut reconnaitre que pour aborder le thème de l’infidélité et le phénomène des maîtresses, il était difficile de trouver une meilleure illustration que celle-ci. Même cas de figure pour L’argent appelle l’argent, une autre composition incontournable de Pamelo Mounk’a. Pour un titre stigmatisant la cupidité et la corruption des dirigeants du continent, le refrain de ce morceau est tout indiqué.

 

Franklin Boukaka

Franklin Boukaka – Le bucheron

Bisso Na Bisso – Liberté (Racines…, 1998)

Peu connu en dehors des frontières continentales, le chanteur congolais Franklin Boukaka aura marqué son époque par ses textes très engagés, ses prises de position pro-blacks et pro-panafricanistes et une défiance plus ou moins explicite pour l’occident. Musicien de combat il sera assassiné lors d’une tentative de coup d’état dans son pays le Congo en 1972. Son œuvre lui survivra et le « Africa Liberté » du refrain de sa composition la plus célèbre Le bûcheron, sera à jamais mythifié, tant au plan musical que politique. C’est donc sans aucune surprise qu’on retrouve une reprise de ce morceau mythique sur le premier effort de Bisso Na Bisso. Pour donner encore plus de cachet à cette ode au continent, la formation invite la fine fleur de la variété africaine pour un morceau qui au final n’est pas sans rappeler les chansons enregistrées au profit de causes et de bonnes œuvres.  Notons également qu’un autre titre de Boukaka, Ata Ozali, sert d’intro à l’album.

  

Alpha Blondy

Alpha Blondy – Brigadier Sabari (Jah Glory, 1982)

La Brigade – Opération coup de poing (Le Testament (Réédition), 1999)

Pour la réédition de son premier album Le Testament, le corps à douze têtes lâche un titre inédit reprenant le premier grand succès du reggaeman ivoirien Alpha Blondy. Enregistré au début des années 80 pour stigmatiser l’opération coup de poing (nom de code d’une série de rafles menée en vue de sécuriser les rues d’Abidjan), ce titre est un classique transgénérationnel du reggae africain et à servi de détonateur à la carrière de son auteur. Quel meilleur titre La Brigade pouvait-elle reprendre pour se définir et évoquer en filigrane la répression policière? Bénéficiant d’une vidéo dans l’esprit du concept et conviant Pierpoljack pour une touche un peu plus reggae, ce titre reprend le célèbre refrain de celui de Blondy. Un exercice de style qui sera couronné d’un succès sur les ondes et assoira un peu plus la notoriété du crew francilien.

  

Zao

Zao -Moustique (Moustique,1988)

Mystik – Mobebissi (Le chant de l’exilé (réédition), 2000)

Dans la continuité de l’album de Bisso Na Bisso, Mystik livre son premier album solo Le Chant de l’exilé en 1999 sous la supervision de White & Spirit de Cercle Rouge Productions. Succès aidant le disque finira par être réédité quelques mois plus tard avec quatre nouveaux titres en bonus. Celui qui se fait appeler le Tchoukouroukoundou dans Bisso Na Bisso décide alors de nous gratifier d’un titre jouant sur la paronymie entre son nom de scène et le moustique. Pour mieux illustrer cette mise en perspective, quoi de mieux que de reprendre le titre du même nom du célèbre musicien congolais Zao Moustique. Inconnu en Europe, ce morceau fait partie des classiques de la musique Africaine et sa reprise aura le mérite d’ajouter une touche d’africanité (et d’humour, Zao est connu pour ses chansons hilarantes) à l’album. Le titre sample les premières mesures de celui de Zao qui apparait d’ailleurs pour un refrain parodiant sa propre composition. Mis en scène par un clip tout en second degré, cette collaboration malheureusement restée sans lendemain s’avère être plus que réussie.

  

Oliver N’goma

Oliver N’goma – Bané (Bané, 1988)

Passi – Le rêve africain (Genèse, 2001)

Classique de la musique Africaine, le titre du chanteur gabonais Oliver N’Goma Bané est certainement l’un des plus connus sur le continent et est souvent considéré comme fondateur de l’Afro-Zouk, genre qui donnera ses lettres de noblesse au producteur cap-verdien Manu Lima. C’est ce titre que choisi Passi pour donner du relief à son Rêve Africain sur son deuxième album solo. L’auteur confesse d’ailleurs avoir voulu qu’il soit le plus accessible possible pour la population Africaine. La présence de Bisso Na Bisso sur le morceau n’y est d’ailleurs pas étrangère.La production reprend de façon quasi-intégrale le thème du titre d’origine se parant même d’un refrain adapté de l’original. Si en dépit de cette référence assumée le titre ne connaitra pas le même succès que celui de N’Goma, il aura contribué à la touche plus éclectique de Genèse.

 

J.M. Tim & Foty

J.M. Tim & Foty – Douala by Night (Eda, 1977)

Missy Elliott – Dog In Heat (Miss E…So Addictive, 2001)

A l’aube des années 2000, Timbaland est encore loin d’être le concepteur musical starisé qu’il deviendra plus tard dans la décennie mais il est déjà un des producteurs hip-hop les plus prisés du milieu. Ses galons il les a gagné avec des compositions avant-gardistes, variées, parfois proches du bancal mais tout à la fois impressionnantes d’esthétisme. Dès le départ celui qui a débuté sous le nom de DJ Timmy Tim ne s’est fixé aucune barrière, n’hésitant pas à puiser un peu partout ses influences, piochant aussi bien dans la black music que dans la pop et bien sur dans pas mal de world music. A ce titre il arrive souvent à avoir une longueur d’avance sur nombre de ses pairs par l’usage de samples d’obscures sorties connues de seulement quelques initiés. C’est le cas de cette ligne de ligne de basse empruntée au duo camerounais J.M. Tim & Foty. Une boucle utilisée comme base de Dog in Heat, titre introductif du troisième album de sa comparse Missy Elliott avec les Blunt Brothers, Method Man & Redman en tandem. Titre anecdotique ayant difficilement franchi les frontières camerounaises, ce Douala By Night bénéficie ainsi d’une nouvelle vie à la grande joie de J.M. Tim qui bénéficie des royalties pour se payer une retraite en Aveyron.

 

Fela Anikulapo Kuti

Fela Anikulapo Kuti – Colonial Mentality (Part One)

Missy Elliott – Watcha Gon’ Do (Miss E…So Addictive, 2001)

Assez peu connu en dehors des frontières africaines, l’Afro-Beat n’en demeure pas moins un des genres les plus dynamiques de la musique nigériane. Porté à bout de bras par son inventeur Fela Anikulapo Kuti (le flambeau a depuis été repris pas son fils Femi Kuti), il aura rythmé nombre de soirées ouest-africaines et se sera imposé comme l’un des genres les plus riches et les plus novateurs du continent. C’est donc tout logiquement dans le répertoire du maître Fela que Timbaland, toujours à l’affut de sonorités originales, dégote la rythmique de Watcha Gon’ Do. Ce sample du Colonial Mentality (Part One) sert de base à ce titre présent sur le troisième album de Missy Elliott sur lequel Tim Mosley endosse sa casquette de MC.

 

Africando

Africando – Yay Boy (Volume 2: Tierra Tradicional, 1994)

Ludacris – Rollout (My business) (Word Of Mouf, 2001)

Formation-phare de la salsa africaine, Africando est un incontournable pour tout féru de musique latino-américaine résidant sur le continent africain. Empruntant la rythmique et les instrumentations afro-cubaines et les mixant savamment à des thématiques et aux langues africaines ce groupe panafricain (ses membres proviennent de plusieurs pays) a su conquérir le cœur des mélomanes par le biais d’excellents albums sortis majoritairement dans les années 90. C’est dans cette discographie que s’est plongé Tim Mosley pour en extraire cette boucle ultra-efficace sur laquelle est construite l’architecture sonore du single de Ludacris Rollout. Une réussite comme en était coutumier Timbaland et qui restera comme un des titres les plus marquants de Luda.

Amadou & Mariam

Amadou & Mariam – Sabali (Welcome To Mali, 2008)

Nas & Damian Marley – Patience (Distant Relatives,2010)

Même si ce disque en collaboration de Nas & Damian s’éloigne des canons strictly hip-hop, mélange des genres oblige, il n’en demeure pas moins une réussite artistique indéniable. Les thématiques de l’album étant dans leur ensemble centrées sur le continent noir, c’est sans surprise que de nombreuses chansons africaines ont été utilisées pour confectionner l’architecture sonore du projet. On retrouve donc des samples de l’éthiopien Mulatu Astatke (sur As We Enter) et du musicien angolais David Zé (Friends reprend une boucle de son Undenge Uami), mais c’est le surprenant Patience qui recueillera tous les suffrages en figurant parmi les meilleurs titres de l’album. Basé sur un sample de Sabali du duo malien Amadou & Mariam, ce titre fort illustré par une vidéo magnifique est indubitablement un des hauts faits du disque. Inconnu en dehors des frontières africaines jusqu’à sa signature en major à la fin des années 90, le tandem Amadou Bakayoko et Mariam Doumbia s’est d’abord illustré en Afrique occidentale dès la fin des années 80 sous le nom du Couple Aveugle du Mali (Tous deux souffrent de cécité et sont réellement un couple).  Il compte à son actif des titres depuis passés à la postérité.

2 Réponses

Laisser un commentaire